Dans la série « élevons des monuments aux traductrices et égorgeons du bétail en leur honneur », je voudrais envoyer par la présente un big up à Marina Skalova, poétesse d’origine russe écrivant en français, et traductrice de Tu es l’avenir, choix de textes de Galina Rymbu. Le livre est paru en septembre 2023 aux éditions Vanloo, je l’ai lu dans la foulée, et depuis, je repousse l’écriture de cette chronique.
Car Tu es l’avenir m’intimide. Tu es l’avenir est le genre de bouquins où vous commencez à souligner des passages puis à un moment vous vous rendez compte que vous soulignez pratiquement tout le texte. Autant dire qu’on a affaire ici à quelque chose de massif. On a affaire à Galina Rymbu.
Galina Rymbu, née à Omsk en Sibérie en 1990, devient une grande voix de la poésie russe dès les années 2010, milite pour la cause la cause LGBTQIA+ et la cause animale, co-fonde F-PISMO, revue féministe et queer en ligne, fait un gosse, choisit de vivre en Ukraine, publie quatre livres dont deux traduits en anglais.
Et puis, la guerre éclate.
Comme l’explique Skalova dans sa préface, l’invasion russe de l’Ukraine a bouleversé l’architecture de cette traduction, qui était en préparation. Le poème « Traces », tout en fragments, a été publié à chaud sur la page Facebook de l’autrice en 2022. Évidemment, c’est poignant :
amour, réveille-toi
sors de sous terre
il faut se dépêcher de respirer
il reste trois heures entières avant
le couvre-feu
C’est plein de merveilles simples comme :
…et dormir dans son propre lit semble un luxe,
que je ne soupçonnais pas, avant.
un luxe – noter quelque chose tranquillement,
se surprendre en train de penser. le luxe du calme.
le luxe de déplier les pensées. le luxe de l’écriture.
le luxe de pouvoir fixer.
Ou comme :
maintenant la pensée c’est
une veilleuse en plastique
Mais la guerre, nous, occidentaux, c’est de là qu’on part, quand on pense à la Russie. Or, entre nos images plus ou moins fantasmées de la fin de l’URSS et cette guerre, il y a un lent pourrissement, économique, social, politique, culturel et spirituel, l’enrichissement d’une caste d’oligarques et la corruption généralisée d’un système politique structuré comme une mafia.
Ce genre de monstres accouche de mondes monstrueux, sans perspectives, où les brillantes utopies et les rêves héroïques de conquête spatiale se sont retirés, laissant à vif un tapis de misère et de pénuries, toxicomanie, prostitution. Et un nationalisme toujours plus réactionnaire, machiste, homophobe. De quoi écrire du polar bien glauque.
Mais Rymbu n’écrit pas du polar. Rymbu écrit de la poésie du quotidien. Ce qu’elle raconte c’est la morne banalité du quotidien. C’est là que ça pique : réfléchissez à ce que vous voyez quand on vous dit « banalité ». Imaginez faire la même chose, mais vous êtes née à Omsk, en Sibérie, de gauche, dévouée à la cause animale, à la cause LGBTQIA+ dans un pays où la « propagande homosexuelle » est punie d’une amende de plusieurs millions de roubles.
Les poèmes de Rymbu racontent ça : s’entasser à trois générations dans une chambre minuscule pendant que le père dort par terre dans la cuisine attendant son salaire « comme un miracle, comme le messie, comme dans l’enfance, comme la fin du monde », traîner dans des usines abandonnées pour récupérer du cuivre, provoquer accidentellement « un feu d’une envergure inédite », recroiser son premier mec et lui trouver des airs de « surveillant pénitentiaire qu’il est devenu,/après avoir travaillé chez les flics et qu’il est peut-être encore aujourd’hui… » :
parfois je l’imagine, comme il longe les cellules le soir,
s’avance avec assurance et mate les détenus,
et je me sens comme une merde, tout me fait mal
comme si on déchirait mon corps de l’intérieur, et j’imagine
ce qui serait arrivé si nous ne nous étions pas séparés,
s’avancerait-il entre les cellules en jouant avec son taser ?
Bien sûr, on peut se rebeller, à son niveau. On peut manifester, prendre des coups de matraque, aimer son gosse, écrire la nuit, chercher à bouffer le jour, dormir en enlaçant un panda en peluche, faire de son vagin un étendard politique. Aucune de ces petites révoltes n’est anodine, mais de là à changer un système d’une telle pesanteur, il y a un monde – un monde de violence, sociale beaucoup, masculine énormément, imprégnant tout le tissu du réel, jusqu’à la plus parfaite banalité. Voir le poème « Son mec bosse comme souteneur » :
son mec bosse comme souteneur
dans la cité
il a une lada violette
avec laquelle il dépose les femmes
et vient régler les embrouilles
la nuit
[…]
elle a 14 ans, j’en ai 15
elle a 14 ans, j’en ai 15
elle a perdu sa virginité il n’y a pas longtemps
mais moi pas encore
pas encore
et plein de filles le savent
et elles me font chier avec ça
ça craint vraiment dans nos bandes et dans le quartier
d’être encore vierge à quinze ans
[…]
et je suis si fière qu’elle me fasse confiance
et j’aime tellement qu’ils m’emmènent dans leurs virées
Le poème continue sur des pages et des pages, devient une sorte de mélange de teen-movie et d’Orange mécanique… mais dans un réalisme candide. Raconté comme le plus ordinaire des souvenirs d’adolescence.
Même un pur texte de tendresse adressé à son enfant comme « Tu es l’avenir » arrive envahi de violence masculine, de corps abîmés par le travail et le manque de soin, d’objets usagés qui s’entassent, de reliefs de pénurie. Tout est à niveau, rien ne vient sans le décor. L’amour est tributaire des conditions de vie.
maman dit : grand-mère a besoin d’une bonne crème pour les mains.
non,
elle a juste besoin d’un monde qui serait autre,
où grand-père ne la chasserait pas à travers le jardin armé d’une chaîne pour chiens,
où la nourriture et les choses se généreraient toutes seules
Les poèmes de Rymbu charrient beaucoup de réel, fonctionnent par allers et retours entre des couches et des couches de temps qui s’entremêlent, se montent dessus, se mettent volontiers sur la tronche. Si ça ne rend pas forcément la lecture difficile, ça provoque une sensation assez vertigineuse. Voir un texte au titre particulièrement explicite « La loi n’a aucun pouvoir ici et la constitution ne sauvera ni de la douleur ni de la haine » :
J’écris de longs poèmes,
longs comme des gardes à vue au comico,
car je m’embrouille toujours sur ce que je voulais dire
comme si je faisais une déposition
et que je n’étais plus tout à fait sûre
de ce qui s’était passé.
Ce qui se passe c’est que la vie est terriblement difficile. À se demander si avant la guerre, ce n’était pas déjà la guerre. Mais qu’elle reste possible, la vie, dans quelques interstices de l’espace et du temps. Qu’on peut encore arriver à se ménager, avec l’astuce des citoyens et des citoyennes des pays où rien ne marche. C’est épuisant, mais c’est à ce prix qu’on peut encore vivre.
À nous, lecteurs occidentales lectrices occidentaux, de recevoir cette grande leçon. Pour le jour où on aura à revoir nos standards, en termes de banalité.
GRÉGOIRE DAMON